« Il n’y a rien là pour meubler vos pensées. »

Pour un détenu comme Jeffrey Tekano, le fait d’être mis en isolement cellulaire 23 heures par jour se compare à de la torture psychologique. La simple idée d’être envoyé seul dans une cellule meublée d’un matelas et d’une lampe fluorescente peut déclencher chez lui une crise de panique. Jeffrey Tekano, 57 ans, souffre du syndrome de stress post-traumatique et d’un trouble du déficit de l’attention avec hyperactivité. Il devient tellement anxieux quand on le prive de tout contact humain qu’il se frappe la tête sur les murs jusqu’à ce qu’il saigne des oreilles ou perde conscience. Il a déjà eu une commotion cérébrale qui a duré 12 jours.

« C’est extrêmement stressant pour moi parce que je me sens encore plus seul. Il n’y a rien là pour meubler vos pensées », affirme M. Tekano.

Certaines personnes seraient étonnées d’apprendre que l’isolement cellulaire, aussi appelé isolement préventif, demeure une pratique courante dans le système carcéral canadien.

C’est pourtant la réalité.

En pleine crise de panique, il était sorti de force de sa cellule par des gardes, portant leur équipement anti-émeute, qui l’aspergeaient de poivre de cayenne avant de lui passer les menottes et de l’envoyer en isolement cellulaire.

Entre 2004 et 2009, Service correctionnel Canada a placé Jeffrey Tekano en isolement cellulaire des dizaines de fois à l’Établissement de Kent, en Colombie-Britannique, où il purgeait une sentence de 21 ans pour vol de banque. Il arrivait qu’on l’isole pour le protéger des autres détenus exaspérés de l’entendre se frapper la tête sur le mur. D’autres fois, en pleine crise de panique, il était sorti de force de sa cellule par des gardes, portant leur équipement anti-émeute, qui l’aspergeaient de poivre de cayenne avant de lui passer les menottes et de l’envoyer en isolement cellulaire.

Avec l’aide de Prisoners’ Legal Services, un organisme de la Colombie-Britannique, Jeffrey Tekano a porté plainte à la Commission canadienne des droits de la personne. En 2010, la Commission a renvoyé sa plainte devant le Tribunal canadien des droits de la personne, avant que la plainte soit réglée.

Après avoir porté plainte, l’homme a été transféré dans un centre de traitement régional où il a pu obtenir des médicaments, une thérapie et un traitement pour soigner ses troubles mentaux. Il a appris à mieux contrôler son anxiété. « J’ai été suivi par un psychologue, une infirmière et un médecin; grâce à eux, mes épisodes d’automutilation se sont espacés », raconte par téléphone ce détenu aujourd’hui en libération conditionnelle au Chilliwack Community Correction Centre.

L’histoire de Jeffrey Tekano illustre les séquelles à long terme que peut causer l’isolement cellulaire, surtout chez les jeunes et les personnes ayant des troubles mentaux.

Pour certaines personnes, l’isolement cellulaire aura des conséquences funestes.

Les détenus mis en isolement ont du mal à faire la différence entre la réalité et leurs propres pensées, ce qui peut causer de la confusion, des déformations perceptives, une paranoïa et une psychose.

Edward Snowshoe s’est suicidé en 2010 après avoir passé 162 jours en isolement préventif. Ashley Smith, une adolescente, s’est pendue avec un cordon en 2007, après plus de 1000 jours en isolement cellulaire. Au terme de l’enquête du coroner, il a été recommandé d’interdire complètement l’isolement préventif sur de longues périodes (soit plus de 15 jours consécutifs), et d’imposer une limite de 60 jours par année civile. On a aussi recommandé d’interdire l’isolement préventif pour toute personne ayant des antécédents d’automutilation ou de troubles mentaux.

Entretemps, des organismes de défense des droits des détenus s’adressent aux tribunaux pour obtenir des changements. En Ontario, un cabinet d’avocats a lancé une poursuite contre la procureure générale du Canada, alléguant un recours exagéré à l’isolement cellulaire et la négligence de fournir des soins appropriés aux personnes incarcérées qui ont une maladie mentale. La B.C. Civil Liberties Association et la John Howard Society of Canada ont elles aussi intenté une poursuite parce que l’isolement cellulaire serait une pratique anticonstitutionnelle.

Le Canadian Medical Association Journal a publié un texte affirmant que l’isolement cellulaire constitue une punition cruelle et insolite. Selon la rédactrice en chef adjointe, Diane Kelsall, les détenus mis en isolement ont du mal à faire la différence entre la réalité et leurs propres pensées, ce qui peut causer de la confusion, des déformations perceptives, une paranoïa et une psychose. Madame Kelsall écrit aussi que, en plus d’aggraver une condition de santé préexistante, l’isolement peut causer chez des détenus des effets physiques comme une léthargie, de l’insomnie, des palpitations et de l’anorexie. On peut lire dans cet éditorial que le manque de stimulation et d’interaction sociale peut générer de l’anxiété, une dépression et de la colère, et faire augmenter le risque d’automutilation et de suicide.

D’après l’éditorial, l’isolement cellulaire ne devrait être utilisé que dans des circonstances exceptionnelles, soit pour mettre un détenu en sécurité ou pour protéger les autres personnes, et ce, pour une période aussi courte que possible.

Dans le cas de Jeffrey Tekano, un médecin qui l’a examiné pendant son incarcération considère l’isolement comme une forme de torture psychologique quand on l’impose à une personne souffrant d’un trouble du déficit de l’attention avec hyperactivité. En fait, de longues périodes de privation sensorielle et le manque de stimulation durant un isolement peuvent aggraver la maladie du détenu. Selon ce médecin, un traitement psychiatrique serait un meilleur moyen d’aider un détenu à cesser de s’automutiler.

Jeffrey Tekano dit qu’il s’est remis en grande partie des traumatismes causés par l’isolement cellulaire, mais il participe encore à un programme pour venir à bout du trouble de stress post-traumatique, et des souvenirs pénibles surgissent encore de temps à autre. Il remercie le personnel du centre de Chilliwack de l’avoir aidé. Il a maintenant hâte de se débrouiller tout seul et d’avoir un emploi. « Je vais beaucoup mieux. J’ai appris à maîtriser mes émotions quand survient une crise d’automutilation qui me pousse à me frapper la tête sur le mur. Mais des souvenirs pénibles me hantent encore et je fais des cauchemars. »

La Commission canadienne des droits de la personne continuera de dénoncer le recours à l’isolement cellulaire (isolement préventif). Elle maintient que cette pratique ne devrait être utilisée que dans des circonstances exceptionnelles, en dernier recours, pour de très courtes périodes, mais jamais lorsqu’un détenu a de graves problèmes de santé mentale.